Comprendre les Gradient Factors
Deux nombres affichés sur l'ordinateur, « 40/70 » ou « 80/80 », et pourtant peu de plongeurs savent dire ce qu'ils mesurent. Ce topo reprend la notion depuis la M-value, montre graphiquement ce que fait chaque réglage, suit en animation quatre remontées d'une même plongée à 40 m pendant 20 minutes, puis relie le réglage au risque accepté grâce à la notion d'engagement.
1 · RappelsCe qu'il faut avoir en tête
Toute la suite repose sur trois grandeurs qu'il faut bien séparer. Les élèves les confondent souvent, et c'est la première cause d'incompréhension des GF.
La pression ambiante (Pamb) est la pression absolue à la profondeur du plongeur : environ 1 bar en surface, 5 bar à 40 m.
La tension d'azote d'un tissu (Pt) est la pression partielle de l'azote dissous dans ce tissu. Le modèle découpe l'organisme en 16 compartiments théoriques, du plus rapide (période 5 min) au plus lent (635 min). Chacun a sa propre tension à chaque instant.
La sursaturation est l'écart Pt − Pamb quand il est positif. C'est le moteur de l'élimination à la remontée, et aussi le moteur de la formation des bulles. Toute la décompression consiste à garder cette sursaturation assez haute pour éliminer vite, et assez basse pour ne pas déclencher d'accident.
L'idée directrice
La M-value fixe le plafond de sursaturation que le modèle juge tolérable. Le facteur de gradient dit quelle fraction de ce plafond on accepte réellement d'utiliser. C'est tout. Le reste du topo explique les conséquences.
2 · HistoireUne histoire en six dates
Les GF ne sont pas un nouveau modèle de décompression. Ils sont une couche de réglage posée sur un modèle qui s'est construit en un siècle.
- 1878
Paul Bert
Dans La Pression barométrique, il montre que l'accident de décompression est dû à l'azote dissous qui repasse sous forme gazeuse. Il recommande déjà une remontée lente.
- 1908
Haldane : le rapport 2 pour 1
Boycott, Damant et Haldane modélisent l'organisme par 5 compartiments (périodes de 5 à 75 min) et observent sur la chèvre qu'on peut réduire de moitié la pression absolue sans accident. Transposé à l'azote de l'air (79 %), ce rapport 2:1 devient un rapport de 1,58 entre tension d'azote tolérée et pression ambiante. Première limite de sursaturation, unique pour tous les tissus.
- 1965
Workman invente la « M-value »
À l'US Navy (NEDU), Robert Workman montre qu'une seule valeur ne suffit pas : chaque compartiment a sa propre tolérance, et celle-ci augmente avec la profondeur. Il l'écrit comme une droite : M = M0 + ΔM × profondeur, avec M0 la valeur en surface. La lettre M vient de « Maximum ».
- 1983
Bühlmann publie ZH-L16
À Zurich, Albert Bühlmann reprend le même principe de droite mais l'exprime en pression absolue avec deux coefficients, a et b, pour 16 compartiments. Ce choix rend le modèle utilisable en altitude. Les variantes ZH-L16B (tables) et ZH-L16C (ordinateurs, plus prudente sur les compartiments moyens) suivront. C'est la base de la plupart des ordinateurs paramétrables aujourd'hui.
- 1998
Erik Baker crée les gradient factors
Dans les années 1990, Richard Pyle, ichtyologue, constate qu'il se sent mieux après des arrêts courts en profondeur (les « Pyle stops »). Pour reproduire ces paliers profonds avec un modèle à tension dissoute, l'ingénieur Erik Baker propose de ne plus remonter jusqu'à la M-value mais jusqu'à une fraction de celle-ci, variable pendant la remontée : c'est le couple GF bas / GF haut, publié dans ses articles sur les M-values et sur les paliers profonds.
- 2011
L'essai NEDU sur les paliers profonds
Doolette, Gerth et Gault comparent deux remontées de même durée totale (174 min de paliers) après 30 min à 52 m à l'air. Avec paliers profonds : 10 ADD sur 198 plongées. Avec paliers classiques plus superficiels : 3 sur 192. L'essai est arrêté à mi-parcours. Depuis, la tendance est de remonter les GF bas trop faibles hérités de la mode des paliers profonds.
3 · La M-valueLa limite que le modèle s'interdit de franchir
Une M-value est la tension maximale d'azote qu'un compartiment donné peut avoir à une pression ambiante donnée sans que le modèle prévoie d'accident. Elle se lit sur un diagramme qui porte la pression ambiante en abscisse et la tension tissulaire en ordonnée. Ce diagramme est la clé de tout le sujet.
Les deux écritures décrivent la même chose, une droite par compartiment. Bühlmann l'ancre sur la pression absolue (son « a » se lit là où la pression ambiante serait nulle, environ −10 m), Workman sur la profondeur. Le diagramme ci-dessous trace les 16 droites ZH-L16C. Choisissez un compartiment pour le mettre en évidence.
Du plafond aux paliers
En inversant la formule, on obtient pour chaque compartiment la pression ambiante la plus faible qu'il tolère, c'est-à-dire son plafond : Pamb,tol = (Pt − a) × b. Le plafond du plongeur est le plus profond des 16. Le compartiment qui le fixe s'appelle le compartiment directeur. Le palier est le premier multiple de 3 m sous ce plafond.
Pendant la plongée, le plafond descend à mesure que les tissus se chargent. À la remontée, il remonte au fur et à mesure que les tissus éliminent. Le directeur change : d'abord un compartiment rapide, puis des compartiments de plus en plus lents.
Ce que la M-value n'est pas
- Ce n'est pas une frontière entre « pas de bulle » et « bulles ». Le Doppler détecte des bulles circulantes bien en dessous des M-values. Elles correspondent à un niveau de bulles jugé acceptable lors de la validation des tables.
- Ce n'est pas une frontière nette entre sécurité et accident. Le risque augmente progressivement à mesure qu'on s'en approche.
- Ce n'est pas un pourcentage de saturation. Un tissu « saturé à 100 % » au sens de la charge peut être très loin de sa M-value.
Coefficients ZH-L16C de l'azote utilisés dans ce topo
| Compartiment | Période (min) | a (bar) | b | M en surface (bar) |
|---|
Compartiment 1 en version « 1b » (5 min), comme la plupart des ordinateurs. M en surface calculé pour 1,013 bar.
4 · Le facteur de gradientUne règle graduée entre deux droites
À une profondeur donnée, prenons l'écart entre la pression ambiante et la M-value. C'est la sursaturation maximale permise par Bühlmann. Le facteur de gradient est simplement la fraction de cet écart que l'on s'autorise.
Pourquoi deux valeurs : GF bas et GF haut
Un GF unique pour toute la remontée est possible (c'est ce que font les réglages 80/80 ou 40/40). Baker a proposé de faire varier le GF pendant la remontée, d'où deux réglages :
Le GF bas sert à déterminer le premier palier. Au début de la remontée, l'ordinateur calcule le plafond avec ce GF. Plus il est bas, plus le premier palier est profond.
Le GF haut est la valeur autorisée à l'arrivée en surface. Il commande la durée des derniers paliers et, en plongée sans palier, la courbe de sécurité elle-même.
Entre les deux, le GF autorisé croît linéairement avec la profondeur, du GF bas au premier palier jusqu'au GF haut en surface :
Point capital : la droite de GF n'est pas figée par le réglage. Elle s'appuie sur la profondeur du premier palier, qui dépend elle-même de la plongée. Le même 40/70 donnera une pente différente après une plongée à 40 m et après une plongée à 60 m. La figure suivante permet de le manipuler.
Tension tolérée selon la pression ambiante
GF autorisé selon la profondeur
Ce qu'il faut retenir
- GF bas : où commence la décompression. GF haut : à quelle sursaturation on arrive en surface.
- Baisser le GF bas ajoute des paliers profonds. Baisser le GF haut allonge les paliers à 6 et 3 m.
- 100/100 correspond à Bühlmann pur, sans aucune marge propre au plongeur.
- En plongée sans palier, seul le GF haut compte : c'est lui qui fixe la durée limite sans palier.
5 · Cas pratique40 m pendant 20 min, quatre réglages
Voici la même plongée remontée avec quatre réglages : 100/100 (la M-value), 80/80, 40/70 et 40/40. Les calculs sont faits par la page elle-même, avec le modèle décrit plus haut.
Descente 20 m/min · 20 min de temps fond (descente comprise) · remontée 10 m/min · paliers tous les 3 m, dernier à 3 m · durées arrondies à la minute supérieure
Résultats propres à ces hypothèses : un ordinateur réel peut différer de 1 à 2 min selon ses arrondis et ses vitesses.
Le graphique animé comporte trois volets synchronisés. Le premier montre le profil et le plafond. Le second est le plus parlant pour comprendre les GF : chaque barre est le GF instantané d'un compartiment, c'est-à-dire sa sursaturation exprimée en pourcentage de l'écart M-value. La ligne verte est le GF autorisé à cet instant ; pendant un palier, une ligne pointillée et des traits noirs montrent le test de sortie vers le palier suivant. Le troisième replace le compartiment choisi sur le diagramme de la figure 3. Cliquez sur une barre pour suivre un autre compartiment.
A · Profil, plafond avec le réglage choisi, plafond M-value
B · GF instantané des 16 compartiments
C · Trajectoire du compartiment suivi
Les quatre remontées sur un même axe
| Réglage | 1er palier | 15 m | 12 m | 9 m | 6 m | 3 m | DTR | Durée totale | Directeur en surface | GF de sortie | Durée de remontée |
|---|
Lecture commentée
100/100, la M-value pure. Le plafond en fin de fond est d'environ 5 m. Un palier de 1 min à 6 m puis 7 min à 3 m suffisent au modèle. Le plongeur sort avec un compartiment à environ 95 % de sa M-value. C'est le profil de référence, celui qu'on ne programme pas.
80/80. La marge est la même du début à la fin : 20 % de l'écart M-value. Le premier palier reste à 6 m mais il s'allonge (5 min), et le 3 m passe à 11 min. La DTR passe de 12 à 20 min.
40/70. Le GF bas de 40 % place le premier palier à 15 m. La pente de la droite de GF est donc calculée sur 15 m : le GF autorisé vaut 40 % à 15 m, 46 % à 12 m, 52 % à 9 m, 58 % à 6 m, 64 % à 3 m et 70 % en surface. On voit sur le volet B la ligne verte monter d'un cran à chaque palier. DTR 32 min.
40/40. Même premier palier à 15 m, puisque le GF bas est le même. Mais la ligne verte ne monte plus : 40 % jusqu'en surface. Les compartiments lents doivent descendre sous 40 % avant la sortie, ce qui impose 45 min à 3 m et une DTR de 77 min. C'est un réglage d'illustration, pas un réglage d'usage.
La leçon du cas pratique
- Le GF bas déplace le début de la décompression ; le GF haut pèse sur la fin et sur la durée totale.
- Plus le GF est bas, plus le compartiment directeur en surface est lent (C4 à 100/100, C7 à 40/40). Or un compartiment lent élimine lentement : chaque point de GF haut gagné se paie très cher en temps.
- Une marge plus grande se paie en temps dans l'eau, donc en gaz, en froid et en fatigue. Le réglage est toujours un compromis.
Ce chapitre fait suite au topo sur l'engagement en plongée paru dans la dernière newsletter.Le risque se choisit avant la plongée
Vivre, c'est accepter des risques ; pratiquer un sport, c'est en accepter davantage. Plonger, c'est accepter un risque d'accident de désaturation qui n'est jamais nul. La vraie question pour le plongeur autonome n'est donc pas « mon ordinateur m'autorise-t-il cette plongée ? » mais « quel niveau de risque est-ce que j'accepte, et comment je le tiens ? ». C'est la notion d'engagement.
Elle complète directement les GF. Deux décisions distinctes se prennent en préparant une plongée : le profil (profondeur et durée), qui fixe l'engagement, et la façon de remonter (réglage de l'ordinateur, GF, gaz de décompression), qui détermine comment on paie cet engagement.
Une formule simple : E = P × √t
L'engagement caractérise la sévérité d'une plongée par un seul nombre. Il a été proposé par Hempleman dans les années 1950, puis repris en 2010 par Bernard Gardette, directeur scientifique de la COMEX, dans sa « théorie générale unifiée de la décompression ».
Quelques exemples justes à faire calculer : 15 m pendant 65 min donnent E = 15 × 8,06 = 121 ; 40 m pendant 10 min donnent 40 × 3,16 = 126 ; 50 m pendant 5 min donnent 50 × 2,24 = 112. Trois plongées très différentes en apparence, un engagement voisin, donc un risque moyen comparable. C'est le message le plus fort de la notion : la plongée longue et peu profonde n'est pas « gratuite ».
| Engagement E | Gaz | Exemples de profils | Risque moyen d'ADD | Domaine |
|---|---|---|---|---|
| 120 | air | 20 m 35′ · 30 m 15′ · 40 m 10′ · 50 m 5′ | 1 / 10 000 | loisir |
| 150 | air | 30 m 25′ · 40 m 15′ · 50 m 10′ · 60 m 5′ | 3 / 10 000 | limite « loisir » |
| 200 | air | 30 m 45′ · 40 m 25′ · 50 m 15′ · 60 m 10′ | 1 / 1 000 | sportive |
| 240 | air | 40 m 35′ · 50 m 25′ · 60 m 15′ | 2 / 1 000 | sportive |
| 270 | air | 40 m 45′ · 50 m 30′ · 60 m 20′ | 3 / 1 000 | limite « sportive » |
| 450 | trimix | 80 m 30′ · 100 m 20′ · 120 m 15′ | 1 / 100 | limite « tek » |
D'après les tables de B. Gardette. Les limites retenues associent un risque moyen et une proportion de plongeurs « grands bulleurs » (grade 3 au Doppler) : environ 15 % à E = 150, 40 % à E = 270 à l'air, 60 % à E = 450 au trimix. À risque égal, l'hélium autorise un engagement plus élevé que l'azote (environ 250 au lieu de 200 pour 1/1 000).
Courbes d'iso-engagement (profondeur × temps)
Risque moyen d'ADD selon l'engagement
Notre plongée de référence : 40 m pendant 20 min
E = 40 × √20 = 179. La plongée du cas pratique dépasse donc la limite « loisir » (150) et se situe dans le domaine sportif, avec un risque moyen de l'ordre de 5 pour 10 000, soit environ 1 plongée sur 2 000. C'est une plongée tout à fait banale pour un N3 ou un moniteur, et c'est précisément le message : le profil le plus courant de nos sorties d'exploration n'est pas un profil à risque négligeable.
Point essentiel pour relier les deux notions : l'engagement est le même pour les quatre réglages de la figure 4. Les GF ne changent pas la plongée effectuée au fond. Ils changent la quantité de décompression avec laquelle on « rembourse » cet engagement : 12 min de DTR à 100/100, 32 min à 40/70. Choisir son GF, c'est décider de la marge que l'on ajoute au-dessus du risque intrinsèque du profil.
La constante n'est pas la même pour tous
La formule donne un risque moyen. La constante qui la multiplie varie selon le plongeur et les conditions, et c'est là que se joue l'individualisation. On distingue classiquement les faibles bulleurs (B1), les bulleurs moyens (B2) et les grands bulleurs (B3).
Les bulles préexistent à la plongée. Des micronoyaux gazeux sont présents en permanence dans les vaisseaux, accrochés à des sites hydrophobes de l'endothélium : jonctions serrées entre cellules, dépôts de dipalmitoylphosphatidylcholine (DPPC) issus du surfactant pulmonaire (travaux d'Arieli). À la décompression, l'azote qui repasse en phase gazeuse enrichit ces noyaux, qui grossissent, se décrochent et sont relargués dans la circulation. Le décrochage emporterait une partie des sites hydrophobes, ce qui pourrait expliquer l'acclimatation au fil d'un séjour et justifie de commencer par des plongées peu profondes.
La fenêtre oxygène (sous-saturation inhérente) stabilise ces bulles et favorise leur résorption. Elle diminue avec l'âge et le désentraînement : c'est l'une des explications du sur-risque des plongeurs âgés ou peu entraînés, et l'intérêt de la décompression à l'oxygène.
Ce qui module la formation de bulles, d'après la littérature citée dans l'article d'origine :
- l'activité avant la plongée : un exercice la veille ou peu avant réduit les bulles (Wisløff 2004, Castagna 2011), de même que des vibrations corporelles (Lambrechts 2017) ;
- l'hydratation avant la plongée, qui diminue nettement les scores de bulles ;
- l'effort après la plongée, qui peut favoriser le passage artériel des bulles (Madden 2013) ;
- des facteurs individuels encore mal expliqués (sujets bulleurs et non bulleurs), le sexe (les femmes bullent statistiquement moins, Boussuges 2009), la fonction pulmonaire (diffusion réduite, Loddé 2018) ;
- la nature du gaz, la PpO₂ au fond et aux paliers, l'effort en plongée, les successives, l'altitude, la masse corporelle ;
- la vitesse de remontée : dans la thèse de D. Carturian (55 plongeurs, même plongée faite deux fois), une remontée à 9 m/min produit moins de bulles circulantes qu'à 17 m/min, et l'effet de l'âge et de la VO₂max s'accentue à vitesse rapide. Haldane avait raison.
Les encadrants sont surexposés
| Population | Risque d'ADD par plongée | Source |
|---|---|---|
| Plongeurs scientifiques | ≈ 0,003 % | Dardeau 2012 |
| Plongeurs suisses | ≈ 0,025 % | Torti 2004 |
| Marine française | ≈ 0,029 % | — |
| Guides et moniteurs | ≈ 0,149 % | Hagberg & Ornhagen 2003 |
| Données DAN | ≈ 0,15 % | Ranapurwala 2014 |
Plongées répétées, efforts d'assistance, remontées en yo-yo avec les élèves : le moniteur cumule les facteurs. Ces chiffres sont en outre des minimums. Dans l'enquête de Monnot (2019), près d'un tiers des plongeurs ayant des symptômes dans les 30 minutes ne demandaient aucun secours, et 8,8 % déclaraient des séquelles modérées.
Trois leviers pour tenir le risque que l'on a choisi
1. Choisir son niveau de risque en choisissant son profil, c'est-à-dire son engagement, en connaissance de cause.
2. Maintenir ce risque lorsque l'engagement augmente, en acceptant une décompression plus longue, en respirant de l'oxygène pendant la désaturation, ou de l'hélium (trimix) au-delà de l'air.
3. Adapter sa désaturation en réglant intelligemment son ordinateur, c'est-à-dire ses GF. Le choix de l'ordinateur lui-même fait partie de l'engagement : pour un même profil, les durées de paliers peuvent varier du simple au double d'un modèle à l'autre et d'un niveau de conservatisme à l'autre. Ce n'est pas une erreur des machines, c'est un choix de modèle, de réglage et de philosophie du constructeur.
Engagement et GF : une grille de réflexion
La grille ci-dessous croise l'engagement de la plongée et les facteurs individuels du jour. Les valeurs sont des ordres de grandeur pour guider la réflexion, pas une norme validée : aucune étude n'a établi de correspondance chiffrée entre engagement et GF.
| Engagement | Plongeur sans facteur défavorable | Facteurs défavorables (âge, fatigue, froid, effort, successives…) |
|---|---|---|
| ≤ 150 · loisir | GF haut standard (≈ 80-85 %) | Baisser le GF haut (≈ 70-75 %), palier de sécurité allongé |
| 150 à 200 · sportive | GF haut ≈ 75-80 %, GF bas 30-50 % | GF haut ≈ 65-70 %, remontée lente, envisager l'O₂ ou le nitrox aux paliers |
| 200 à 270 · sportive engagée | GF haut ≈ 70 %, gaz de déco recommandé | Réduire l'engagement plutôt que compter sur le seul réglage |
| > 270 | Hors du domaine de l'air : formation et gaz adaptés (trimix, déco O₂), planification d'équipe | |
Ce qu'il faut retenir
- L'engagement E = P × √t mesure la sévérité du profil ; le risque d'ADD croît comme E4.
- Le GF ne modifie pas l'engagement : il décide de la marge de décompression ajoutée pour le payer.
- Plus l'engagement et les facteurs individuels sont élevés, plus le GF haut doit baisser, et plus il devient raisonnable de réduire le profil plutôt que de compter sur le réglage.
- Un plongeur autonome sait calculer son engagement sans son ordinateur : c'est ce qui le rend vraiment autonome.
7 · PratiqueBien utiliser les GF en plongée
Choisir son réglage
Il n'existe pas de réglage universel. Quelques repères partagés aujourd'hui par la plupart des formateurs en plongée technique :
GF haut : c'est lui qui protège à l'arrivée en surface, là où le risque se concentre. Des valeurs autour de 70 à 85 % sont courantes en plongée avec paliers. Plus le facteur de risque individuel ou le stress de la plongée est grand, plus on le baisse.
GF bas : depuis l'essai NEDU, les valeurs très basses (10 à 20 %) qui créaient de longs paliers profonds sont abandonnées par une majorité de formateurs. Pendant ces paliers, les compartiments lents continuent de se charger. Des valeurs de 30 à 50 % donnent un premier palier modérément profond sans excès.
Partir de l'engagement (section 6) : plus le profil est engagé, plus le GF haut doit être bas, et au-delà d'un certain point c'est le profil qu'il faut réduire.
Ajuster selon le plongeur et la plongée : eau froide, effort au fond ou aux paliers, fatigue, déshydratation, âge, surcharge pondérale, antécédent d'ADD, plongées successives ou sur plusieurs jours, avion ou altitude après la plongée. Un FOP connu relève d'un avis médical spécialisé, le réglage des GF ne suffit pas à le compenser.
Ce que montre l'ordinateur
Les ordinateurs paramétrables affichent le plafond calculé avec le GF en cours. Certains affichent en plus le GF instantané du compartiment directeur (souvent noté « GF99 ») et le GF qu'on aurait si l'on remontait immédiatement en surface (« Surf GF »). Ces deux valeurs sont exactement les barres du volet B de la figure 4. Apprendre à les lire permet de comprendre en direct où l'on se situe entre la pression ambiante et la M-value.
Les règles que l'instructeur doit transmettre
Choisir son réglage avant la plongée, en fonction de soi et de la plongée, et ne plus y toucher pendant. Garder le même réglage sur une série de plongées. Ne jamais remonter le GF pour économiser une bouteille ou raccourcir une décompression : c'est réduire la marge exactement là où elle sert. Respecter le plafond affiché, et considérer qu'un palier effectué un peu plus profond que le plafond n'est jamais une faute. Ne pas comparer deux ordinateurs de marques différentes sans vérifier qu'ils utilisent le même modèle (certains ne sont pas Bühlmann) et les mêmes réglages.
Idées reçues à corriger
« Le GF est un pourcentage de saturation. »
C'est un pourcentage d'écart entre pression ambiante et M-value. Un tissu peut être très chargé et à GF négatif s'il est encore sous la pression ambiante.
« À GF 0 %, le tissu n'élimine plus. »
À GF 0, la tension égale la pression ambiante totale, qui reste supérieure à la pression d'azote inspirée (fenêtre oxygène). Le tissu élimine, simplement plus lentement.
« Le GF bas fixe la profondeur du premier palier. »
Il sert à la calculer, avec l'état des tissus. Un même GF bas donne un premier palier différent selon la profondeur et la durée.
« Rester sous la M-value garantit l'absence d'ADD. »
La M-value décrit un risque jugé acceptable lors de la validation, pas un risque nul. Les accidents « immérités » existent, d'où l'intérêt de la marge.
8 · ÉvaluationQuestions d'évaluation
Q1Définir la M-value et donner l'équation de Bühlmann.
Tension maximale d'azote tolérée par un compartiment à une pression ambiante donnée. Pt,tol = a + Pamb/b, droite propre à chaque compartiment, a et b dépendant de sa période.
Q2À 6 m, C5 a une M-value de 2,60 bar. Quelle tension maximale avec un GF de 80 % ?
Pamb = 1,61 bar. Écart permis = 2,60 − 1,61 = 0,99 bar. Tension maximale = 1,61 + 0,80 × 0,99 ≈ 2,40 bar.
Q3Réglage 30/80, premier palier calculé à 18 m. Quel GF est autorisé à 6 m ?
GF(6) = 80 + (30 − 80) × 6/18 = 80 − 16,7 ≈ 63 %.
Q4Pourquoi 40/40 et 40/70 ont-ils le même premier palier mais des DTR très différentes ?
Le premier palier dépend du GF bas, identique. La DTR dépend surtout du GF haut : à 40 % en surface, les compartiments lents doivent davantage éliminer, à vitesse lente, ce qui allonge fortement les paliers de 6 et 3 m.
Q5Un plongeur veut passer de 40/70 à 50/90 pour éviter un bloc relais. Votre réponse d'instructeur ?
Il réduit sa marge sur toute la remontée, surtout à l'arrivée en surface où le risque se concentre. Le réglage se choisit selon le plongeur et la plongée, puis la logistique (gaz, relais) s'adapte, jamais l'inverse.
Q6Calculer l'engagement de 30 m pendant 25 min et de 20 m pendant 55 min. Conclusion ?
30 × √25 = 150 ; 20 × √55 = 20 × 7,42 = 148. Engagements équivalents, à la limite du domaine loisir, risque moyen de l'ordre de 3/10 000. La plongée longue à 20 m n'est pas moins engageante que la plongée à 30 m.
Q7Un plongeur passe de 40 m / 20 min à 40 m / 30 min. De combien augmente son risque moyen ? Que proposez-vous ?
E passe de 179 à 40 × 5,48 = 219, soit +22 %. Le risque est multiplié par (219/179)4 ≈ 2,2. Pour garder un risque comparable : décompression plus longue (GF haut plus bas), oxygène ou nitrox aux paliers, ou retour au profil initial.
9 · RéférencesPour aller plus loin
- Bert P. La Pression barométrique. Recherches de physiologie expérimentale. Paris, Masson, 1878.
- Boycott AE, Damant GCC, Haldane JS. The prevention of compressed-air illness. J Hyg 1908;8:342-443.
- Workman RD. Calculation of decompression schedules for nitrogen-oxygen and helium-oxygen dives. NEDU Research Report 6-65, 1965.
- Bühlmann AA. Dekompression – Dekompressionskrankheit. Berlin, Springer, 1983 ; et Tauchmedizin, 5e éd., 2002.
- Baker EC. Understanding M-values ; Clearing up the confusion about « deep stops ». 1998.
- Doolette DJ, Gerth WA, Gault KA. Redistribution of decompression stop time from shallow to deep stops increases incidence of decompression sickness in air decompression dives. NEDU TR 11-06, 2011.
- InnODivE. Les Gradient Factors. Les GF Low et GF High. 2012 (document de départ de ce topo).
- Romain G. L'engagement en plongée loisir. 2025 (article source de la section 6).
- Gardette B. Théorie générale unifiée de la décompression. COMEX, 2010.
- Arieli R, Marmur A. Respir Physiol Neurobiol 2013;185:647-652 ; Arieli R et al. J Appl Physiol 2016;121:811-815.
- Wisløff U et al. J Physiol 2004;555:825-829 ; Castagna O et al. Eur J Appl Physiol 2011;111:1047-1054 ; Lambrechts K et al. Eur J Appl Physiol 2017;117:335-344.
- Madden D et al. J Appl Physiol 2013;115:716-722 ; Boussuges A et al. Clin Physiol Funct Imaging 2009;29:400-405 ; Papadopoulou V et al. Eur J Appl Physiol 2018;118:1255-1264.
- Torti SR et al. Eur Heart J 2004;25:1014-1020 ; Hagberg M, Ornhagen H. Undersea Hyperb Med 2003;30:93-102 ; Ranapurwala SI et al. Diving Hyperb Med 2014;44:79-85 ; Dardeau MR et al. Diving Hyperb Med 2012;42:195-200.
- Monnot D et al. Diving Hyperb Med 2019;49:96-106.
- Carturian D. Influence de la vitesse de remontée et des facteurs individuels sur la production de bulles circulantes. Thèse de médecine.
- Loddé B. Thèse, 2018.