GRADIENT FACTORS : CES DEUX CHIFFRES QUI TE VEULENT DU BIEN
(et que tu as réglés sans savoir pourquoi — avoue)

Avoue. Ton ordi affiche fièrement deux chiffres du genre « 40/85 ». Tu les as réglés parce qu’un binôme — ou, dans le meilleur des cas, un moniteur — t’a dit « mets ça, c’est bien ». Depuis, tu n’y touches plus, un peu comme l’horloge du four.
Sauf que cette semaine, le tableau a légèrement changé : le voyage dans les pattes, 20 kg de plus depuis ta dernière plongée (on ne juge pas, on constate), un hiver entier au sec, et une eau froide, trouble comme une soupe de poireaux, avec du courant en prime. Et toi, tu plonges avec exactement les mêmes réglages qu’en plein été dans une eau à 26 °C.
Bref : tu n’as aucune idée de ce que sont ces satanés gradient factors, alors que tout le monde en parle comme d’un des meilleurs moyens d’éviter l’accident de désaturation.
Range tes tables MN90 (oui, on t’a vu) et lis la suite. Cinq minutes. Tes tissus te diront merci.
Avant : le tout ou rien
Pendant des décennies, tables et ordinateurs ont fonctionné en mode binaire. Haldane, puis Bühlmann, ont tracé une ligne rouge : la M-value, la sursaturation maximale en azote que tes tissus sont censés tolérer sans accident. En dessous, c’est censé passer ; au-dessus, ça casse. Et si une remontée directe la franchissait, bienvenue en plongée de décompression : paliers obligatoires.
Le problème ? Le modèle te laissait remonter en léchant ce mur, sans le moindre centimètre de marge. Ce n’est plus de la sécurité, c’est du rodéo.
Aujourd’hui : la décompression sur mesure
Les ordinateurs qui utilisent l’algorithme de Bühlmann ZH-L16 intègrent désormais les gradient factors. L’idée est simple : au lieu de frôler le mur, on garde une zone tampon, exprimée par deux pourcentages. Exemple : GF 60/85.
- Le premier chiffre — GF low, 60 % : le videur du premier palier. Il décide quand se déclenche ton premier palier OBLIGATOIRE, le plus profond. Au lieu d’attendre que tu atteignes 100 % de la sursaturation tolérée, ton ordi siffle la fin de la récré à 60 %. Tu gardes 40 % de marge dès le début de la remontée, quand tes tissus commencent à dégazer — de quoi limiter la formation de microbulles.
- Le second chiffre — GF high, 85 % : le contrôleur de sortie. Il gère le moment où tu sors de l’eau. Ton ordi te garantit de faire surface avec une charge ne dépassant pas 85 % de la sursaturation tolérée. Traduction : tu sors avec 15 % de marge dans la poche.
Moyen mnémotechnique : plus les chiffres sont bas, plus ton ordi est prudent… et plus tu passes de temps à contempler la chaîne du mouillage.
Petit bémol, et c’est une question que les élèves posent souvent : l’étude NEDU de 2011 suggère qu’un GF low trop bas (des paliers trop profonds) peut surcharger les tissus lents. Prudent, oui ; collectionneur de paliers profonds, pas forcément.
Le vrai secret : ça se règle !
Les gradient factors ne sont pas un tatouage. Tout leur intérêt est justement de les faire varier selon ton état physiologique et ton environnement, plus ou moins dur ou hostile.
- Tu es crevé, rouillé, naturellement lesté de quelques kilos d’hiver, l’eau est froide et ça tire dans tous les sens ? On durcit : on baisse les chiffres.
- Tu t’es reposé, tu as repris le sport, l’eau est bonne, le courant et la mer se sont calmés ? On peut alléger.
Bref, on règle ses GF comme on choisit sa combinaison : selon la plongée du jour, pas selon celle de l’été dernier.
Et maintenant, à vous de jouer
Après la fenêtre oxygène et l’engagement en plongée, voici donc le nouvel épisode de la série : les gradient factors, désormais présents dans de très nombreux ordinateurs.
Pour que ce ne soit pas que de la théorie, je vous ai concocté un petit programme interactif en HTML. Vous pourrez y faire varier tous les paramètres d’une plongée et voir, en direct, ce que change tel ou tel réglage de GF selon votre niveau d’engagement (cf. l’article précédent).
Cliquez, testez, cassez tout : c’est fait pour. C’est quand même plus confortable de faire ses expériences sur un écran qu’au fond de l’eau.
Et si vous vous perdez entre deux gradients, je suis là pour vous guider.